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Author Topic: Jour de pluie...  (Read 474 times)
Lady Bird
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« on: September 17, 2006, 12:29:34 PM »

« Alice ! Reviens, Alice… »
La voix de sa mère lui parvenait malgré le vent qui se déchaînait et les gouttes de pluie qui s’écrasaient bruyamment sur le trottoir sur lequel elle courait. Elle se mit à courir plus vite, aussi vite que le lui permettaient ses jambes de petite fille. Elle n’avait jamais couru aussi vite de toute sa courte vie. Le vent s’engouffrait sous sa mince veste de laine, cherchant à ralentir sa course effrénée. La pluie giflait ses joues rebondies comme pour la ramener à la réalité. Mais Alice continuait sa course folle. Pas un instant elle ne ralentit, ne s’arrêta ou ne se retourna. Les passants pressés remontaient les cols de leurs manteaux pour se protéger de la pluie, ne prêtant nulle attention à cette gamine désespérée qui courait de toutes ses forces.
Enfin, elle s’arrêta, et, sous la pluie battante, contempla la maison devant laquelle elle se trouvait. Rien n’avait changé. Le petit portillon noir en fer forgé, les fleurs multicolores entretenues avec soin, le petit potager sur la gauche avec ses salades, ses tomates et ses carottes, la mangeoire aux oiseaux, les volets verts, les rideaux de dentelle, la porte d’entrée en chêne avec son heurtoir doré à tête de lion. D’une main tremblante, Alice poussa le portillon qui s’ouvrit dans un grincement. Sans prendre la peine de le refermer, elle se précipita vers la maison, escalada rapidement les marches du perron et avança sa petite main vers le heurtoir. Elle laissa un instant le marteau en suspens dans les airs, appréciant son contact lisse, puis elle l’abattit trois fois sur la porte. Aucun bruit ne lui parvint de l’intérieur. Pas un mouvement, pas même un éclat de voix indiquant qu’elle avait entendu. Mais Alice ne s’en étonna pas outre mesure. Cela faisait plusieurs années déjà que le marteau de porte ne servait plus à rien. Les visiteurs avaient pris l’habitude d’entrer si aucune réponse ne leur parvenait après avoir frappé. La jeune fille posa sa main sur le loquet de la porte d’entrée et s’y appuya de toutes ses forces. Un déclic se fit entendre et Alice entreprit alors de pousser la lourde porte. Après quelques minutes d’efforts acharnés, un espace suffisant fut dégagé et la fillette pu enfin pénétrer dans la demeure.
A l’intérieur non plus, rien n’avait changé, tout était comme avant. Alice ferma les yeux et prit une grande inspiration, emplissant ses poumons de cette odeur qu’elle connaissait si bien : un mélange de chocolat chaud, de gâteau sortant du four, de crêpes et de délicates violettes des bois. Puis elle appela :
« Grand-mère ! Grand-mère, où es-tu ? »
Comme aucune réponse ne lui parvenait, elle gravit quatre à quatre le grand escalier. Le bois craqua sous ses pieds. Mais ce son n’était pas le même que d’habitude… Il résonnait étrangement dans la grande maison silencieuse… Dehors, la pluie et le vent s’étaient calmés et il régnait un calme inhabituel. Ralentissant l’allure, la fillette sentit l’inquiétude la gagner. Arrivée en haut des escaliers, le silence se fit plus oppressant encore : le grand tapis tenant toute la largeur du couloir étouffait le bruit de ses pas. Lentement, Alice avança le long du corridor qui lui semblait soudain étrangement froid et sinistre. Elle s’arrêta devant une porte sur sa gauche et d’une voix hésitante et faible demanda :
« Grand-mère, tu es là ? »
Cette fois encore, aucun son d’aucune sorte ne lui parvint. La fillette poussa la porte qui pivota sur ses gonds en gémissant, découvrant un autre escalier plus rudimentaire que le premier. Alice le gravit avec précaution jusqu’à une autre porte qui débouchait sur le grenier. Elle poussa le battant qui s’ouvrit en gémissant, découvrant une pièce vide. La jeune fille fit quelques pas à l’intérieur et s’arrêta. C’était là qu’elle passait le plus clair de son temps… Dans sa « boîte à couture » comme elle l’appelait malicieusement… Mais aujourd’hui, elle n’y était pas. Il n’y avait que la table à couture sur laquelle trônait fièrement une machine à coudre à l’ancienne. Une boîte d’épingles était posée à côté, ainsi que deux ou trois bobines de fils. Le reste de la table était occupé par un grand morceau de soie bleu ciel. A terre, gisait un monceau de coupons de tissus de toutes les couleurs. Dans le coin opposé, une vieille commode en pin laissait entrevoir le contenu de ses tiroirs : un fouillis de vieilles robes défraîchies, de chapeaux du siècle précédent et d’autres vieux chiffons divers.
Alice s’approcha de la table et s’assit sur la chaise au coussin en patchwork que sa grand-mère affectionnait tout particulièrement. Elle promena ses mains sur la surface lisse du tiroir encastré sous la table. Puis elle se leva et gagna la commode à l’autre bout de la pièce. Elle ouvrit le premier tiroir et en sortit un étui en cuir rapiécé. Elle fit précautionneusement glisser le ruban bordeaux scellé d’un cachet de cire rouge et ouvrit l’étui. Une grosse clé en argent quelque peu ternie reposait sur un coussinet de velours bleu. Alice la prit et alla l’introduire dans la serrure du tiroir de la table de couture. Elle tourna ensuite la clé avec soin jusqu’à entendre un déclic. Enfin, elle ouvrit le tiroir. Une boîte remplie d’étoiles argentées apparut. Alice la sortit du tiroir et la posa sur la table. Les larmes lui vinrent aux yeux. Ces étoiles, sa grand-mère devait les coudre sur la robe de fée qu’elle lui avait promise. Sur sa robe. Mais elles étaient toujours là, dans cette boîte en fer blanc, et sa grand-mère n’était pas là, en train de les coudre sur la soie bleue…
Alice renifla, et essuya ses larmes d’un revers de main rageur. Son regard tomba sur une grande boîte occupant tout l’espace restant du tiroir. Elle la reconnut aussitôt. C’était celle qu’elle devait lui donner quand elle grandirait. La fillette la sortit du tiroir et la posa par terre. Lentement, elle l’ouvrit et découvrit, avec le même émerveillement qu’à chaque fois, les bobines de fils multicolores, les aiguilles, des plus fines aux plus grosses, les dés à coudre dorés. Cette fois, elle laissa ses larmes couler et dévaler la pente de ses petites joues roses. Elle se rendait peu à peu à l’évidence. Sa grand-mère ne terminerait jamais sa robe de fée brodée d’étoiles d’argent. Jamais elle ne lui donnerait non plus, avec cette solennité dont elle seule était capable, la boite à couture tant convoitée.
Les larmes tombaient en cascade sur le vieux plancher usé du grenier, laissaient leur empreinte sur le bois pendant quelques minutes puis disparaissaient, absorbées. Dehors, la tempête avait repris de plus belle. La pluie martelait le carreau de la lucarne et le vent hurlait dans les serrures, pénétrant par les moindres interstices dans la grande demeure silencieuse et désespérément vide. Vide… A jamais.



On sent que je n'avais pas trop d'inspiration pour le titre mais bon...
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b]¤~¤Lady¤~Quand tu souffres, regarde la douleur en face :
elle te consoleras elle-même et t'apprendra quelque chose.

(Alexandre Dumas)
emilie
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« Reply #1 on: September 17, 2006, 12:51:25 PM »

je trouve ton texte tres touchant, comment ne pas l'être?l'enfance face a la mort, c'est toujours difficile et touchant.
bonne continuation   :wink:
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ne journée vaut la peine d'être vécu uniquement si on est capable de la revivre à l'infini...
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